



À l’heure de « l’intelligence artificielle »,
l’histoire et l’ethnologie au service de notre compréhension du présent
- Face aux transformations rapides liées à l’intelligence artificielle, beaucoup d’entre nous ressentent un mélange de curiosité et d’inquiétude. Pour y voir clair deux disciplines offrent des repères précieux : l’histoire et l’ethnologie. Chacune permet d’éclairer à sa façon ce que nous vivons ; ensemble elles forment un véritable outil, parmi d’autres bien sûr, de compréhension du présent.
L’intelligence artificielle désigne un ensemble de techniques informatiques permettant à des machines d’accomplir des tâches qui nécessitent habituellement des capacités cognitives humaines : reconnaître des images, comprendre le langage naturel, prendre des décisions, générer du contenu. Historiquement, le terme recouvre des approches très différentes : des systèmes experts à règles fixes des années 1980, aux réseaux de neurones artificiels actuels qui apprennent à partir de vastes quantités de données (apprentissage automatique ou machine learning). Aujourd’hui, l’IA dite «générative» (comme les grands modèles de langage, tels ChatGPT, Claude, Gemini, Le Chat) suscite un intérêt particulier car elle peut produire textes, images ou codes de manière apparemment créative. Mais derrière ce terme unificateur se cache une réalité hétérogène : certaines IA excellent dans des tâches très spécifiques (diagnostic médical, simulations à grande échelle, jeux de stratégie, auto-guidage, …), d’autres sont plus polyvalentes mais restent fondamentalement des systèmes qui repèrent des récurrences et des associations dans d’immenses quantités d’informations, sans véritablement comprendre au sens humain le sens de ce qu’ils manipulent. Le débat reste ouvert qui porte précisément sur ce que signifie «intelligence» dans ce contexte, et jusqu’où ces outils peuvent aller.
- L’histoire nous aide à prendre du recul. Elle montre comment les sociétés ont déjà traversé des bouleversements technologiques majeurs : l’invention de l’écriture, de l’imprimerie, de la machine à vapeur, de l’électricité, de la fission nucléaire, des biotechnologies ou du numérique. Ces innovations n’ont jamais été de simples progrès techniques ; elles ont transformé le travail, l’éducation, la politique, les croyances. Le mot de progrès doit être pris ici dans le sens d’un simple avancement, sans connotation de valeurs quel conques car l’histoire nous montre bien toute l’ambivalence de cette notion de progrès. En étudiant sur un plan historique les épisodes successifs de cette marche en avant de la science et des technologies, on peut mieux comprendre ce que l’arrivée de l’IA pourrait impliquer, des changements multiples, rapides, parfois déstabilisants comme des re configurations voire des bouleversements sociaux ou géo politiques, mais aussi offrir des capacités collectives d’adap tation souvent sous-estimées. L’histoire nous apprend à reconnaître les périodes de transition et à éviter deux écueils : la fascination aveugle et la peur irrationnelle.
- L’ethnologie, de son côté, nous rappelle que les humains n’ont pas tous la même manière de vivre, de croire, d’organiser leur quotidien. Les sociétés du monde ont inventé des formes très diverses de famille, de travail, de pouvoir ou de rapport à la technique. Ce regard comparatif est essentiel pour comprendre ce que pourrait être l’impact sociétal de l’intelligence artificielle. Il est probable que chaque culture l’adoptera, l’interprètera ou la rejettera à sa manière. Ce qui paraît évident dans une société peut être surprenant ou problématique dans une autre. L'ethnologie nous aide donc à repérer nos propres présupposés et à ne pas croire que les évolutions technologiques se vivent de la même façon partout.
- En combinant ces deux perspectives, on obtient un outil efficace pour tenter d’analyser l’époque actuelle. L’histoire apporte la dimension du temps long : elle montre que les innovations peuvent bouleverser les équilibres existant de nos sociétés. L’ethnologie apporte la dimension de la diversité humaine : elle montre qu’il n’existe pas une seule manière de vivre les avancées techniques, ni une seule façon de leur répondre. Ensemble, elles nous donnent des clés pour tenter de comprendre comment l’IA pourrait impacter nos métiers, nos habitudes, nos manières de communiquer, mais aussi d’entrevoir sur un plan plus anthropologique les futurs possibles de nos façons de penser le monde et de nos rapports à l’autre.
Dans un monde saturé d’informations rapides et de discours souvent simplistes, ce double regard est précieux. Il permet d’éviter les illusions – celles qui promettent que l’IA résoudra tout, comme celles qui annoncent une catastrophe inévitable.
Les sociétés, il est vrai, ont le plus souvent réussi à s’adapter au prix de transformations profondes et souvent douloureuses - transformations dont les bénéfices profitent rarement à tous de façon égale.
À l’heure de l’IA, ces deux disciplines ne sont pas des luxes intellectuels : ce sont des guides indispensables pour nous aider à penser le présent et éclairer nos choix collectifs.
Jean-Louis Crubézy
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